20 000 Lieux sous les mers

URBANISME MARITIME

Architecte visionnaire, disciple de Jacques Rougerie, Vincent Callebaut pense la ville de demain en s'inspirant du biomimétisme. C'est un nénuphar qui a donné naissance au projet Lilypad, une ville flottante pour les réfugiés climatiques. 


Par Julie Bordenave 


S'inspirer de la nature pour bâtir des constructions, c'est le principe du biomimétisme architectural. Au coeur de son cabinet situé à deux pas du jardin du Luxembourg, l'architecte belge Vincent Callebaut en a fait son cheval de bataille, pour penser une "ville résiliente" qui conjugue enjeux écologiques et économiques. 

 

Ville résiliente

Son premier projet manifeste : Lilypad, véritable ville flottante destinée aux réfugiés climatiques. Cette cité amphibienne est conçue pour dériver sur les océans. Inspirée par la feuille d'un nénuphar géant d'Amazonie agrandie 250 fois, elle est connectée au littoral par trois grandes marinas, chacune dédiée à un usage : travail, commerces, loisirs. Pensée pour 50 000 habitants, Lilypad se développe à la fois sur et sous l'eau. Végétalisée par des  jardins et vergers suspendus, elle vise l'autosuffisance énergétique : eaux douces récoltées dans un lagon central et filtrées par des jardins, panneaux photovoltaïques, recyclage des déchets via des algues vertes...Sa forme, radiale et concentrique, ainsi que les nervures en aluminium de sa coque, lui permettent de suivre le mouvement des vagues en surface, sans rompre. Cette incroyable ville auto-suffisante flottante a été initialement imaginée pour les réfugiés climatiques, sur les territoires menacés d'ici 2100 par la montée des océans : Bangladesh, Egypte, Pays-Bas, Maldives...Afin de trouver des sources de financement, le programme a été présenté à l'ONU et au Parlement Européen. 

 

Ferme verticale 

Autre projet phare : Dragon Fly, destiné à réintégrer l'agriculture en milieu urbain. Haute de 300m, cette ferme verticale copie la plasticité de l'aile de libellule. Autour d'un programme mixte de logements, du bureaux et de laboratoires en génie écologique, chaque étage abrite des espaces agricoles, cultivés en partie par ses propres habitants. En journée, les bureaux génèrent de l'énergie, récupérée le soir par les logements. Initialement pensée pour le coeur de Manhattan, Dragon Fly intéresse désormais aussi Kuala Lumpur, mais aussi les Emirats arabes unis. En attendant que ces utopies se concrétisent, un autre projet est en cours de réalisation, qui sortira de terre en 2016 à Tapei : l'Agora Garden, une tour végétalisée de 50 000 m2, dont la forme torsadée est inspirée...de l'hélice en double révolution de l'ADN !


L'eau, matériau

L'ARCHITECTURE QU'ON VOIT SE DRESSER LE LONG DES GOLFES CLAIRS

Corollaire du tourisme de masse, l'architecture balnéaire peut se lire comme un reflet de la société, de son rapport aux loisirs comme à la nature. Tour d'horizon de quelques cas d'école du sud de la France. 


Par Julie Bordenave

  

Jusqu'au milieu du XXe siècle, la villégiature concerne essentiellement l'aristocratie et la bourgeoisie moyenne. L'avènement des congés payé change la donne : il faut construire pour éponger les flux de touristes qui se déversent sur nos côtes chaque été via les nouvelles infrastructures (autoroute du soleil, lignes ferroviaires...). L'urbanisme qui commence alors à grignoter le littoral doit répondre à de multiples et inédits enjeux : il doit en effet à la fois dépayser et faire rêver, tout en étant fonctionnel, et sans entraver le rapport à la mer.

 

La Grande Motte

Dans les années 60, le Languedoc devient ainsi une terre d'expérimentation : la Mission interministérielle pour l'aménagement touristique du littoral Languedoc-Roussillon (Mission Racine) est lancée le 18 juin 1963. Il s'agit de créer une "région" touristique ex nihilo, sur une bande littorale de 180 km, plate et vierge, balayée par les vents et infestée de moustiques. Port-Camargue, Port-Barcarès, Cap d'Agde, Gruissan sortent de terre... Sur le modèle des villes nouvelles, ces stations balnéaires dévoilent des architectures inédites, qui s'agrègent autour d'équipements collectifs. Parmi elles, la Grande Motte fait couler beaucoup d'encre. Fruits de l'inébranlable conviction de l'architecte Jean Balladur, visionnaire et utopiste à sa façon, ces pyramides et grandes conques se distinguent des grands ensembles contemporains de la Costa Brava ou de la Costa del Sol. D'immenses totems de béton, puisant leur inspiration dans le pic-Saint-Loup voisin, comme dans les édifices précolombiens....Rythmées par les modénatures - pièces moulées et répétées en série -, les façades confèrent un étonnant aspect à la ville, dont la conception globale peut se rapprocher du Brasilia d'Oscar Niemeyer, comme du Chandigarh de Le Corbusier. L'architecture courbe ménage un équilibre entre l'intérieur et l'extérieur ; au masculin du centre ville (pyramide du Levant), répond le féminin au courant (les conques du Ponant). Tout autour, la végétation omniprésente de la Petite Camargue. Aujourd'hui encore, cette architecture labellisée Patrimoine du XXe siècle en 2010 par le ministère de la culture reste l'une des plus étonnantes des bords de mer. Pour célébrer les 40 ans de la station, le photographe Stéphane Herbert exposera dans les rues de la ville, en octobre 2014.

 

Port-Grimaud

Dans les années 60/70, l'usage des bateaux se démocratise, et les initiatives immobilières privées se multiplient : c'est la grande époque des marinas, ces ensembles résidentiels articulés autour d'un port de plaisance. Edifié à partir de 1966 dans le golfe de Saint-Tropez, Port-Grimaud demeure l'exemple type d'une cité lacrustre fermée. Passionné de régates, l'architectes François Spoerry qui l'a imaginée, l'a bâtie sur un terrain marécageux en s'inspirant de l'architecture méditerranéenne. Organisée en copropriétés privées, qui assument entièrement son entretien et sa préservation, la ville repose sur un système de presqu'îles et de canaux imbriqués. Chaque maison - dont aucune ne ressemble tout à fait à sa voisine - possède un jardin et un accès maritime. Le coeur de Port-Grimaud s'ouvre toutefois aux visiteurs, qui feront l'effort de déposer leur voiture au parking extérieur : la circulation maritime et piétonne est ici reine. Décrié ou vanté le Port-Grimaud a servi de modèles à de nombreuses réalisations ultérieures dans le monde. 

 

Marina Baie des Anges

Dans les Alpes-Maritimes, l'une des rares constructions littorales de grande ampleur prend le doux nom de Marina Baie des Anges. Lancée en 1969 par Lucien Nouvel, l'opération immobilière est confiée à l'architecte André Minangoy. Situés à Villeuneuve-Loubet, entre rivage et voie ferrée, les logements s'articulent en quatre immeubles - l'Amiral, le Commodore, le Ducal, le Baronnet - aux formes insolites de vagues géantes ondulantes. Culminant à 14 étages, ils entourent le petit port de plaisance central. Le complexe est doté de commerces, d'une piscine et d'un centre de thalassothérapie, et compte aujourd'hui 1600 appartements, 2000 parkings couverts et 1000 places extérieures, répartis sur 16 hectares de superficie dont un tiers d'espaces verts. A l'époque, la polémique a fait rage à propos de ces barres bétonnées obstruant la vue. 


Port la Galère

A ces grands ensembles, s'ajoute l'utopie de l'architecture sculpture, qui épouse le paysage pour s'intégrer dans l'environnement, et non le défigurer. Issues de la contre-culture des années 60, les maisons bulles sont l'apanage de Claude Costy, Pascal Hausermann, et surtout de Jacques Couëlle, qui développa avec Antti Lovag une réflexion sur l'habitat organique. Ce dernier, qui se définit comme "habitologue", conçoit l'incroyable Palais Bulle de Théoule-sur-Mer. Les rivages de l'Estérel abritent une autre réalisation hors norme : la singulière résidence de Port la Galère, née en 1968 de l'esprit de Jacques Couëlle. Reprenant la typologie organique du village de Castellaras-le-Neuf près de Cannes, ce domaine privé, pensé pour une clientèle aisée, constitue un ensemble balnéaire insolite : 400 maisons particulières, un club hôtel et un port de plaisance sont adossés à la falaise rouge de l'Estérel, mirant la Grande Bleue. Regroupées en grappes de 6 à 13 logements, les constructions quasi troglodytes se fondent littéralement dans les roches rouges de l'Estérel, dans le pur esprit de la "maison paysage" chère à l'architecte, pour qui "la maison n'est pas seulement faite pour celui qui l'habite, mais aussi pour celui qui la regarde".